A Phnom Penh, la dernière bataille des riverains de Boeung-Kak

Jérôme BORUSZEWSKI, à PHNOM PENH, Phnom Penh Post, Oct. 25 2011

Au cœur de la capitale cambodgienne, quelques familles résistent aux appétits d’une puissante société immobilière liée à la famille du premier ministre Hun Sen, qui veut les expulser pour construire des centres commerciaux.

La société Shukaku a obtenu, de la municipalité de Phnom Penh, un terrain de 1...

(TANG CHHIN SOTHY / AFP)

La société Shukaku a obtenu, de la municipalité de Phnom Penh, un terrain de 133 hectares comprenant le lac naturel Boeung Kak et les quartiers environnant, pour quatre-vingt dix-neuf ans.

 

(TANG CHHIN SOTHY / AFP)

La société Shukaku a obtenu, de la municipalité de Phnom Penh, un terrain de 133 hectares comprenant le lac naturel Boeung Kak et les quartiers environnant, pour quatre-vingt dix-neuf ans.

Ils ont installé des planches pour retarder la montée du niveau de la boue dans leur maison. Depuis la mi-journée, des employés de la société Shukaku déversent des milliers de mètres cubes d’eau trouble dans le quartier de Boeung Kak pour faire fuir les occupants de cette habitation. Narin, le chef de famille, patauge dans l’unique pièce de son logement. Il a de la boue jusqu’à mi-mollet.

 « Si la société me dédommageait à hauteur de 30 000 dollars (22 000 €), j’accepterais de partir »,  précise cet homme de 48 ans. « Trois enfants en bas âge vivent dans cette maison,  s’inquiète Tep Vanny, une représentante des riverains de Boeung Kak. Nous craignons qu’il y ait un accident si le niveau d’eau continue à monter. »  Malgré le danger, Narin et son épouse décident de passer la nuit à leur domicile. « S’ils partent, les pelleteuses détruiront leur maison »,  explique une voisine.

Des centaines de curieux affluent. Ils semblent se demander combien de temps la baraque en bois, telle un radeau au milieu de sables mouvants, restera debout. Haut-parleur à la main, des voisins crient leur colère aux ouvriers de l’entreprise Shukaku qui ouvrent des vannes, manœuvrent des pelleteuses et déplacent des camions-bennes. Les résistants de Boeung Kak semblent cernés mais ils continuent à se battre.

Leur combat n’est pas nouveau. Début 2007, la municipalité de Phnom Penh annonce qu’elle cède à la société Shukaku, pour quatre-vingt dix-neuf ans, 133 hectares de terrains, comprenant le lac naturel Boeung Kak et les quartiers environnant. L’entreprise semble vouloir construire des immeubles et des centres commerciaux. Fin août 2008, elle commence à remblayer le lac sous haute protection policière. Quatre mille familles vivent là. Beaucoup pêchent dans le réservoir naturel. La majorité d’entre elles sont expulsées.

« Le problème, c’est la corruption »

En guise de compensation, certaines empochent l’équivalent de 6 400 €. Impossible d’acquérir une maison dans la capitale avec cette somme modique. D’autres familles reçoivent un appartement de 48 m2 ; à 20 km de là, en banlieue, où les emplois sont rares. Souvent, elles préfèrent revenir en ville, y louer un modeste logement, pour y exercer un petit métier.

Ces expulsions sont illégales. « La loi foncière de 2001 interdit au gouvernement de céder un lac naturel et d’en modifier sa forme,  détaille Am Samath, coordinateur pour la Licadho, la Ligue cambodgienne pour la promotion et la défense des droits de l’homme. Le fait de détruire des logements sans décision de justice est contraire à notre Constitution et notre système judiciaire. »  

Persuadés de leur bon droit, une poignée de jusqu’au-boutistes ont saisi la justice pour protester contre la démolition de huit maisons, mi-septembre. Les riverains avaient alors été sauvagement battus par la police alors que des excavateurs réduisaient leurs biens en poussière. « Leur bataille judiciaire est perdue d’avance,  tranche Sia Phearum, directeur de l’association Housing Rights Task Force. Nous avons appris des expériences passées que les pauvres perdent toujours en justice. Le problème, c’est la corruption. Le propriétaire de la société Shukaku est sénateur. Sa femme est très proche de la femme du premier ministre. »  Sia Phearum s’attend à ce que les quelque 800 familles restantes de Boeung Kak soient expulsées un jour ou l’autre, sans doute après les élections de 2013.

À Boeung Kak, on se serre les coudes. Ceux dont les maisons ont été écrasées se sont réfugiés sous des tentes. Ils en ont bariolé les toiles de messages d’appel au secours. « Mon âme s’est envolée, je suis vidé »,  sanglote Hey Pisey, 35 ans, en montrant une photographie d’un tas de gravats, les décombres de sa maison. Assise au milieu des ruines, sous un abri, elle est soutenue moralement par ses voisines.

Bras de fer avec la Banque mondiale

Les expulsés les plus fortunés reconstruisent à la va-vite un toit, là où Shukaku a déjà tout rasé. « Je n’ai pas peur qu’ils cassent à nouveau les murs que je rebâtis. Je leur enverrai la facture s’ils osent le faire »,  menace un homme de 41 ans, truelle à la main. Une façon de montrer sa détermination. Mais que vaut-elle ? Pas grand-chose. Les autorités locales de Phnom Penh ont demandé à la justice de convoquer six activistes du quartier. Ils risquent un à six mois de prison pour des insultes et des menaces qu’ils auraient proférées contre un représentant de la municipalité.

Délaissés, les récalcitrants de Boeung Kak ne peuvent compter que sur eux-mêmes pour défendre leur terre. À tour de rôle, ils montent la garde, la nuit, pour protéger leurs biens. Ils sont prêts à donner l’alerte si un bulldozer s’approche. « Il y a quelques jours, des hommes de la société sont venus tirer quatre coups de feu vers minuit,  témoigne une expulsée, réfugiée sous une tente. Ils voulaient nous faire peur. Je suis prête à rester ici même s’ils devaient me tuer. »  

La décision est exceptionnelle : début août, la Banque mondiale a suspendu tout nouveau prêt au gouvernement cambodgien. Elle a indiqué qu’elle réviserait sa position en cas d’accord entre les autorités et les résidents de Boeung Kak. Il est rare que les grandes institutions financières conditionnent ainsi leur aide. La Banque mondiale soutient une vingtaine de projets de développement au Cambodge, pour un investissement de plus de 400 millions de dollars.

Le gouvernement cambodgien a déclaré qu’il « n’avait plus de reconnaissance »  envers l’institution, dont l’aide n’est pas « appropriée » . Phnom Penh a perdu la face. Le premier ministre cambodgien a ensuite signé un sous-décret pour assurer 779 familles de Boeung Kak qu’elles pourraient rester sur une parcelle de 12,44 hectares. Mais depuis, les autorités ont laissé la société Shukaku détruire de nouvelles maisons.

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